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Problématiser pour résister aux fausses évidences
Il y a une tentation persistante à croire que les problèmes s’imposent d’eux-mêmes. Qu’ils sont là, évidents et qu’il suffirait de trouver les bonnes réponses mais c’est rarement le cas.
Retrouvez notre analyse parue dans Interlignes #5, dédié à la problématisation.
Si vous avez regardé la série Downton Abbey, vous vous êtes familiarisé avec l’Angleterre édouardienne (1901–1914). Bien qu’encore profondément conservatrice et inégalitaire, cette courte période amorce des réformes sociales significatives et voit s’intensifier les luttes populaires, comme les mouvements syndicaux ou la lutte pour le droit de vote des femmes.
Sur le plan artistique, l’époque est marquée par le roman réaliste, souvent teinté de critique sociale, et par un sous-genre pictural très populaire : les « problem pictures ». Aujourd’hui tombées dans l’oubli, ces peintures étaient qualifiées de « problématiques » pour plusieurs raisons : par leur sujet d’abord, car elles abordaient des thèmes considérés comme triviaux voire immoraux, comme le mariage ou le fait divers ; par leur ambiguïté narrative, avec des scènes volontairement énigmatiques, invitant le public à reconstruire l’histoire et à en débattre ; enfin parce qu’elles s’adressaient à un large audience, y compris populaire, elles étaient jugées de moindre valeur artistique.
Pourtant, largement relayées par la presse, ces œuvres ont contribué à porter les questions de genre, de sexualité ou de classe sociale sur la place publique, dans une société très hiérarchisée.
Les « problem pictures » n’avaient pas de perspective révolutionnaire ou contestataire, mais elles ont contribué à normaliser le débat sur des sujets « problématiques », ignorés ou non considérés comme tels jusqu’alors.
En mettant en scène des situations chargées d’ambiguïtés morale et sociale, les « problem picture » montrent comment un problème est vu comme tel à travers une interprétation.
En incarnant l’essence d’une société en transition, elles ont facilité, en leur temps, le dépassement d’une forme d’« obstacle épistémologique », pour reprendre l’expression de Gaston Bachelard.
Pourquoi est-il si difficile de penser des sociétés nouvelles (voir notre entretien avec Laurent Jeanpierre) ? Peut-être que l’une des raisons vient de notre difficulté à dépasser les certitudes qui biaisent notre regard. « Un obstacle épistémologique s’incruste sur la connaissance non questionnée. Des habitudes intellectuelles qui furent utiles et saines peuvent, à la longue, entraver la recherche. […] Il vient un temps où l’esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit, où il aime mieux les réponses que les questions. Alors l’instinct conservatif domine, la croissance spirituelle s’arrête » (G.Bachelard).
Cette approche rationaliste nous contraint à une lecture négative, voire péjorative, du problème, vu comme un état critique qui doit être rapidement surmonté. Or, si le problème est vu uniquement comme un point à résoudre, nous passons à côté de sa dimension politique, et, par ricochet, d’une solution réellement innovante.
Une connaissance acquise par un effort scientifique peut elle-même décliner. La question abstraite et franche s’use : la réponse concrète reste.
Prenons l’exemple du logement. Il est généralement abordé comme un problème technique (manque de terrains, coûts élevés, insalubrité…). Mais cette approche, aussi rationnelle soit-elle, ne dit rien de notre rapport à l’habitat, ni de sa marchandisation et des inégalités sociales qu’elle cristallise. Si le postulat de départ n’est pas questionné et si l’incertitude n’est pas explorée, comme le faisaient les « problem pictures », alors nous prenons le risque de produire des réponses datées, aux effets néfastes : « Une connaissance acquise par un effort scientifique peut elle-même décliner. La question abstraite et franche s’use : la réponse concrète reste » (id.). Non seulement nos habitudes de pensée peuvent nous empêcher de voir les « vrais » problèmes, mais elles nous mènent vers des solutions inefficaces ou néfastes.
Ce qui nous semble évident aujourd’hui (par exemple le capitalisme, la propriété privée, ou même la famille traditionnelle) a été construit historiquement. Le problème peut se résumer à l’écart entre un désir et une réalité insatisfaisante (ou « entre ce qui est » et « ce qui devrait être »). Le questionnement porte donc moins sur un problème « réel » qu’un problème conçu « socialement ». C’est bien parce que la solution est indissociable de la manière dont le problème est défini socialement qu’elle apparaît souvent en même temps, inconsciente ou déjà formulée. Un problème n’existe pas en soi, il y a des faits sociaux qui deviennent ou non des problèmes publics. Plusieurs dynamiques en permettent l’émergence, à commencer par la recherche. Emmanuel Henry rappelle par exemple que la question de l’enfance maltraitée n’a eu de visibilité qu’à partir des années 1960, sous l’impulsion d’un groupe de pédiatres américains, qui ont ainsi permis l’émergence de politiques publiques dédiées. « L’objectif de ces travaux est alors de rendre problématiques des situations auparavant socialement acceptées » (Emmanuel Henry). Dans La fabrique des non-problèmes, il explicite également comment se combinent les mécanismes par lesquels les acteurs privés vont invisibiliser une situation problématique, le poids de la connaissance freinée (ou « production d’ignorance ») et les stratégies d’évitement des acteurs publics, jusqu’à l’éclatement d’un scandale (par exemple, l’exposition à l’amiante).
PARFOIS, L’APPARITION D’UNE BRÈVE FENÊTRE D’OPPORTUNITÉ.
Pour John W. Kingdon, les changements de politiques publiques s’inscrivent à la croisée de trois courants qui, couplés, vont créer une « fenêtre d’opportunité » (policy window) pour leur adoption. Le courant des problèmes qui va permettre de les identifier et cadrer comme un enjeu public nécessitant des réponses gouvernementales (c’est-à-dire compris par les experts, les institutions et le grand public) ; le courant des solutions (faisables et réalistes), porté par les experts, les « entrepreneurs politiques » ; et le courant politique qui va acter leur mise à l’agenda. Enfin, il faut des acteurs pour les porter : « pour que naisse un problème public, il faut d’abord que des entrepreneurs de cause se fixent sur une situation, œuvrent à la faire percevoir comme problématique » jusqu’à sa mise en politique publique. C’est sous l’impulsion de ces derniers que prend forme une vision renouvelée de l’organisation de la Société, et des représentations validées par un nouveau référentiel : « une politique publique opère comme un vaste processus d’interprétation du monde, [qui] va peu à peu s’imposer, être acceptée et reconnue comme « vraie » par les acteurs du secteur ».
Murray Edelman va plus loin en soulignant combien les décideurs ne se comportent pas comme des acteurs absolument rationnels⁸. L’ambigüité même des problèmes (une situation interprétable de manière radicalement différente) rendant impossible un choix parfaitement objectif. Ainsi, plusieurs solutions peuvent coexister, mais celles finalement retenues sont souvent celles servant à légitimer des actions déjà envisagées. Par exemple, la délinquance peut être perçue comme un problème social et nécessitant des solutions de prévention ou de réinsertion ; ou comme une question de moralité appelant des solutions répressives et sécuritaires.
Il ne s’agit pas ici de faire preuve de naïveté : Foucault a largement décrit comment les institutions construisent les problèmes en désignant ce qui est anormal ou déviant, de même qu’une lecture bourdieusienne nous rappelle que la définition des problèmes est aussi un produit de la classe sociale. Mais le cadrage du problème n’est pas neutre et il faut en comprendre les conséquences et les limites : il oriente les réponses et peut créer d’autres enjeux ou tensions, les mécanismes par lesquels les responsables politiques inventent des « problèmes » ou des « crises » (destinés à ne jamais être réglés), interpellent adversaires et ennemis pour mieux se mettre eux-mêmes en valeur, se construisent une identité en définitive interchangeable.
QUAND LA SOLUTION EST IMBRIQUÉE DANS LE PROBLÈME
Considérons également le concept de problème pernicieux (traduction de wicked problem). Il repose sur le fait que ces problèmes n’auraient, entre autres, ni formulation définitive, ni solution évidente car soumis à des interdépendances et interprétations multiples. En conséquence, ils seraient plus durs à résoudre que d’autres et leur résistance, un facteur aggravant. Si leur complexité réside dans leur nature, qui relève d’une construction sociale et politique, cela signifie surtout qu’ils sont mal définis ou indéterminés. Alors ce ne sont pas les problèmes eux-mêmes qui sont pernicieux, mais plutôt les réponses proposées, souvent contre-productives. Par exemple, une politique publique ciblant la réduction du chômage peut créer de nouveaux déséquilibres en matière de précarité ou d’inégalités. D’autres « solutions » peuvent contribuer à reproduire et perpétuer des causes (ex. : construire plus de prisons pour « résoudre » la délinquance, alors que le taux de récidive est supérieur à 30%). Enfin, les solutions proposées peuvent être instrumentalisées et créer plus de problèmes qu’elles n’en résolvent, et de façon dramatiquement durable. La Controverse de Valladolid (1550) montre comment un débat faussement humaniste, celui de la protection des Indiens des Amériques, a servi de légitimation à l’esclavage des peuples africains. Prendre le temps de la problématisation n’est pas un antidote aux mauvaises solutions ou aux réponses « perverses ». Mais elle devrait être un prérequis systématique pour toute démarche visant un impact transformatif réel, honnête et démocratique.
Comprendre les logiques stratégiques derrière la formulation d’un problème permet de se demander comment regarder un problème, pourquoi le considérer (ou ne pas le regarder) et ce que cela signifie. Il est probable que celui-ci ne puisse s’appréhender qu’à partir d’éléments structurants qui n’apparaissent pas a priori et il y a donc un vrai enjeu à déconstruire et à comprendre ce qui se cache derrière la présentation d’un problème. Mais opérer un tel décentrage apparaît comme une gageure dans un contexte de polycrises, où les acteurs sont crispés et les ressources limitées.
Cela exige deux choses difficiles : affronter les clivages et une transversalité rarement présente méthodologiquement, comme le souligne Erik Neveu : « Questionner les « problèmes publics » c’est, d’une part, se confronter à des objets chauds, à des enjeux qui ne laissent pas indifférents. C’est aussi être obligé de mettre en relation des questions et des sujets que les frontières disciplinaires et académiques débitent en rondelles ». Certes, problématiser, c’est poser un problème de manière à en révéler les racines profondes et à éviter les solutions superficielles. Cependant, l’intérêt de la problématisation ne réside pas tant dans son aboutissement final que dans son processus démocratique et de délibération.
CRÉER UN CADRE ANALYTIQUE PARTAGÉ POUR ABORDER LES DÉFIS SOCIÉTAUX
La problématisation peut se concevoir aussi comme l’installation d’un cadre politique transformant, car restant ouvert au dialogue. Comme le rappelle Latour, décrypter les controverses est un enjeu démocratique. Si les problèmes sont avant tout des faits sociaux, alors ils sont des objets instables, dépendant des acteurs, institutions et autres dispositifs qui s’en saisissent.
« Un fait seul ne peut pas tenir ; isolé, il n’est pas solide. Cette hypothèse repose sur l’idée qu’établir la solidité d’un fait nécessite une société. » écrivait Bruno Latour. Et d’ajouter l’importance d’avoir les bons outils et méthodes pour y parvenir : « Je pense sage de continuer l’analyse de controverses, oui, mais en passant de l’ancienne dispute sur les faits et sur le monde social nécessaire à leur production aux disputes sur le monde à habiter. Et c’est là que la connexion entre les moyens de description de ce monde à habiter et la question des controverses devient centrale ». Heureusement, les outils disponibles sont plus riches qu’à l’époque des « problem pictures », mais la démocratie exige, et avec urgence, du dialogue éthique et des termes de débat valides.
La théorie de l’agir communicationnel (1981) de Jürgen Habermas, grand architecte de la pensée démocratique récemment disparu, nous propose une voie de sortie : échanger avec justesse, et en quête de vérité et de véracité. Pour Habermas, une norme n’est valide que si elle peut être acceptée par tous les concernés après un débat rationnel, et pour lequel « je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité. Ainsi s’opère un glissement : le centre de gravité ne réside plus dans ce que chacun peut souhaiter faire valoir, sans être contredit, comme étant une loi universelle, mais dans ce que tous peuvent unanimement reconnaître comme une norme universelle ».
En bref
Ce qu'il faut retenir
- Un problème est toujours le résultat d’un cadrage.
- Ce cadrage organise déjà les solutions possibles.
- Beaucoup de réponses échouent non par manque de moyens, mais parce qu’elles sont cohérentes avec un problème mal posé.
- Reformuler un problème ne revient pas à retarder l’action mais la condition pour qu’elle devienne pertinente.
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