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Le « design thinking » et la démocratie : les ambiguïtés d’une approche socialement innovante

Le « design thinking » fait une entrée remarquée au sein des démarches dites participatives visant à renouveler les pratiques de production de l’intérêt général. Initialement issu du secteur privé, le « design thinking »  opère de plus en plus au service de la construction des politiques publiques, comme le soulignent les succès d’initiatives comme la 27ème Région (devenu SuperPublic) ou l’émergence d’entreprises promouvant ce type d’approches.

Qu’est ce que le « Design thinking » ?

Le « Design Thinking » est lié à la volonté de pionniers du design de penser les objets de manière plus durable et de les orienter en réponse aux besoins d’usage. Ce faisant, ils ont placé l’usager au cœur de la démarche d’élaboration de ces objets. Plus récemment, cette approche a migré depuis la conception d’objets inertes vers l’élaboration des services à la population, pour prendre le nom de « design de services ». Assez influente dans les pays anglo-saxon (Education Ministry’ Innovation Unit au Royaume Uni) et au Danemark (Mindlab), son introduction en France demeure récente, mais croissante au sein du monde de l’innovation sociale. Les principales caractéristiques de la démarche du design de service sont de trois ordres : premièrement, elle est d’ordre instrumental. Cassant un système dialogique fondé seulement sur la parole, le design s’appuie fortement sur des outils de représentation visuels. Ces outils ont comme intérêt de faciliter la contribution (et donc l’appropriation), par des usagers-citoyens, à la conception des services qui les concernent. A l’inverse les modes classiques des réunions participatives, où la prise de parole est centrale, favorisent ceux qui maîtrisent les codes du discours et de l’argumentaire, et marginalisent plus encore les « sans-voix ». Ces outils de visualisation permettent aussi de réduire le temps de conception et de formaliser rapidement, par du prototypage, des pistes de préconisations (je « vois » la solution, etc.).

La seconde caractéristique est méthodologique. Elle place l’usager au cœur de la démarche de conception d’un service, depuis la formulation de la problématique jusqu’à la validation du service proposé. L’usager, parce qu’il est le premier concerné par le service, devient la personne centrale, à la fois créateur, bénéficiaire et en quelque sorte décideur. Cette méthodologie rebat les cartes du pouvoir de faire les politiques publiques, auparavant dominées par les figures de l’élu, du fonctionnaire ou de l’expert.

La troisième caractéristique est sociologique. Le designer, souvent issu des écoles d’art et de design, devient expert en politique publique, remplaçant les spécialistes classiques formés à la science politique. On voit ainsi les écoles de design se rapprocher du monde des collectivités locales ou des pouvoirs publics pour proposer l’expertise de ses élèves. Des appels d’offres spécifiquement orientés vers le design de service sont émis par ces mêmes pouvoirs publics, en vue de penser les politiques publiques du futur.

Un renforcement de la dépolitisation

Le design de service a largement surfé sur la tendance actuelle à vouloir renouveler les méthodes et outils de production des politiques publiques dans un contexte marqué par leur incapacité à répondre de manière satisfaisante aux besoins sociétaux. En cela, et comme l’ensemble des démarches se revendiquant de l’innovation sociale, le design de service est le produit d’une situation de crise économique et sociale, qu’il entend contribuer à résoudre. Cela n’obère en soi ni sa pertinence, ni son efficacité. Et il est vrai que face aux limites importantes rencontrées par les démarches de démocratie participative instituées depuis plus d’une dizaine d’années, son apport en termes d’outils comme de méthodes est indéniable et salutaire.

Toutefois, l’approche « design » bute sur des obstacles qui réduisent fortement la promesse qu’elle veut incarner. Ceux-ci sont liés à la prévalence du dispositif sur la finalité. Il s’agit avant tout d’aboutir à un travail de co-construction par les usagers rassemblés en une « communauté créative ». Encadré par des procédures et une demande de résultats étayés dans le cahier des charges, le designer est souvent rapidement englué dans les logiques instrumentales et les systèmes d’intérêts qui ont prévalu à la construction de ce cahier des charges. Autrement dit, il s’agit avant tout d’aboutir à imaginer une solution, plutôt qu’à questionner la finalité et l’origine du problème. Le « débat sur le débat », comme dirait Fourniau, est ici évacué. La délibération comme temps de la décision collective s’efface derrière la promotion d’une solution utile construite collectivement. Il s’ensuit des formes de dépolitisation, les sujets de controverses étant relégués, gérés, encadrés, voire contraints par des formes de concertation centrés sur la production « efficace » de représentations écrites ou visuelles, au détriment d’une démarche pédagogique par l’explicitation orale. En effet, les problématiques, les controverses, les « maux », ont besoin de mots pour être bien appréhendés, compris, reformulés éventuellement, etc.

La démocratie des usagers ?

Ces formes de dépolitisation sont plus fondamentalement liées au cœur même de la démarche design. En questionnant l’usager, l’approche design ne parle pas au citoyen. Or, le système démocratique repose sur le fait que le pouvoir de contribuer à l’évolution de la société est un droit égal et inaliénable qui ne repose ni sur le statut social, ni sur l’usage social. Je suis sur le plan démocratique tout aussi légitime à décider de la politique publique sur les crèches que les parents des jeunes bambins qui y sont placés. Je peux ne pas être un usager de la mer, mais me soucier comme chacun de la pollution maritime. Si on m’enlève ce droit, on nie fondamentalement mon identité de citoyen à part entière. De fait, le design participe de la parcellisation de la production de la politique publique, qui vise de plus en plus à n’écouter que ceux qui sont concernés en premier lieu par le service identifié. Comme quand on demande aux seuls riverains (que ce soit à l’échelle départementale ou régionale) de décider de la construction d’un aéroport national ou que l’on sollicite les jeunes pour penser les politiques jeunesse. Si le succès de l’approche design tient à ses outils, il peut aussi relever de cette dépolitisation, qui assure au commanditaire une approche dite « participative », mais non subversive et muselée.

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